Pendant des décennies, les Pays-Bas ont ne juré que par les classiques de la friterie. Quand on avait un petit creux, on prenait un croquette au distributeur FEBO ou une saucisse fumée chaude chez HEMA. À l’époque, les restaurants de shoarma servaient leur viande soigneusement dans un pain pita ou à part sur une assiette.
En 2003, le paysage urbain a changé pour de bon grâce au coiffeur capverdien Nataniël Gomes. Entre deux coupes, il n’avait pas envie de s’embêter avec des petits pains séparés et a demandé à son voisin d’en face un déjeuner pratique. Cette simple demande a déclenché une véritable révolution.
Un déjeuner sur le pouce devient un best-seller

Sur la Schiedamseweg, Nataniël Gomes a demandé à Dervis Bengü, le patron du shawarma, de mettre tous ses ingrédients préférés dans un seul barquette métallique à emporter. D’abord une généreuse couche de frites croustillantes, suivie d’une montagne de shawarma fraîchement coupé. Bengü a ensuite passé brièvement le récipient sous le four avec une bonne couche de fromage de Gouda. Agrémenté de laitue iceberg, de tomates, de sambal et d’un bon filet de sauce à l’ail, le prototype était prêt.
Les clients du salon ont vu le petit plat et ont voulu l’essayer eux aussi. Très vite, les gens ont commencé à demander systématiquement au comptoir « ce petit plat du salon de coiffure ». Bengü a alors ajouté le plat au menu. Mais ça ne l’a pas rendu riche pour autant. Avant même qu’il ait pu déposer un brevet, des restaurants de shoarma partout aux Pays-Bas vendaient déjà la recette.
En un rien de temps, on le retrouve sur tous les menus aux Pays-Bas

La formule s’est répandue comme une traînée de poudre en dehors de Rotterdam. Les grill-rooms et les cafétérias de villes comme La Haye, Utrecht et Amsterdam ont constaté l’énorme demande et ont tout de suite mis ce plat sur leurs enseignes lumineuses. Le barquette en aluminium s’est avérée idéale pour ramener le repas brûlant à la maison.
En quelques années, le salon de coiffure est passé d’une nouveauté locale à une référence nationale. Outre le shawarma traditionnel, les snack-bars ont rapidement proposé des variantes au döner, au poulet ou au falafel. Avec une moyenne d’environ 1 800 calories, ce plat est devenu tristement célèbre pour son apport calorique, mais il s’est en même temps imposé comme l’un des en-cas les plus commandés du pays.
Un patrimoine culturel néerlandais au succès mondial
Ce qui avait commencé comme une simple commande au comptoir a reçu en 2020 la reconnaissance ultime. Le Centre néerlandais du patrimoine immatériel a officiellement inscrit le salon de coiffure sur la liste nationale du patrimoine. L’organisation a salué ce petit plat comme le symbole parfait de la culture gastronomique moderne : une rencontre entre les cultures de Rotterdam dont on ne peut plus imaginer le paysage urbain sans elle.
Sa réputation ne s’est pas limitée à son pays. Les expatriés et les voyageurs néerlandais ont emporté la formule avec eux de l’autre côté de la frontière. Aujourd’hui, on retrouve ce fameux barquette en aluminium partout, de la Belgique à l’Allemagne, jusqu’aux petits restaurants du Népal et d’Indonésie. L’expérience rotterdamoise est ainsi devenue l’un des rares produits culinaires néerlandais exportés à l’échelle mondiale.